Tribunes · 29 septembre 2026 · 21 min de lecture

Financement de notre santé par nous même : Financer la juste santé en Afrique

je suis convaincue que cette ambition exige une réflexion globale. Cette réflexion construite autour du concept de Financer la « juste santé » suppose de réunir des préalables qui dépassent la seule mobilisation des ressources et organiser une offre de proximité intégrant pleinement les agents de santé communautaire. C’est à ces conditions, soutenues par un droit adapté et une gouvernance rigoureuse, que le financement endogène pourra protéger durablement les ménages et produire des progrès sanitaires mesurables.

Les agents de santé communautaires : des acteurs clés
Les agents de santé communautaires : des acteurs clés

## Financer la juste santé en Afrique

Souveraineté, solidarité et efficacité au service des besoins réels

Le 20 janvier 2025, Donald Trump a engagé le retrait des États-Unis de l’Organisation mondiale de la Santé et ordonné la suspension des financements américains à l’Organisation. À cette décision s’ajoutent des réductions de l’aide américaine qui affectent d’autres programmes internationaux de santé. Dans ce contexte, l’Afrique poursuit sa quête de souveraineté sanitaire : la stratégie régionale de financement de la santé pour 2026–2035, adoptée le 26 août 2026, place la mobilisation des ressources nationales et leur utilisation efficace au cœur de cette ambition.

..

Un tournant décisif pour la santé en Afrique

L’Afrique est à un tournant décisif dans le financement de sa santé. La diminution de l’aide extérieure, l’augmentation de la dette publique, la propagation des maladies non transmissibles et la multiplication des crises sanitaires et climatiques nous appellent à mobiliser nos propres ressources de manière plus forte et plus efficace.

La Stratégie pour le financement de l’avenir de la santé dans la région africaine de l’OMS, 2026-2035, adoptée le 26 août 2026 lors de la 76ème session du Comité régional de l’OMS pour l’Afrique, est préoccupante : les paiements directs des ménages constituent encore environ 35 % des dépenses de santé dans la Région en 2023, bien au-dessus du niveau de référence de 20 %. Ainsi, près de 385 millions de personnes sont poussées dans la pauvreté, ou pire encore, s’appauvrissent à cause de leurs coûts de santé. Parallèlement, la réduction soudaine de l’aide extérieure augmente la vulnérabilité des systèmes déjà sous forte pression budgétaire. La dépendance à un financement volatil n’est plus seulement une question de durabilité, mais de souveraineté sanitaire.

La réponse ne peut pas simplement consister à demander aux États de dépenser plus ou aux ménages de payer davantage. Il doit s’agir d’un nouveau pacte national: mieux comprendre le coût des soins, améliorer la qualité, prévenir davantage les maladies et mutualiser les contributions, prendre soin des plus vulnérables et s’assurer que chaque ressource mobilisée donne effectivement un résultat tangible, mésurable.

La présente réflexion s’articule autour de trois conditions nécessaires à toute réforme crédible: premièrement, l’évaluation du coût réel des soins et la définition d’un panier de prestations soutenable; deuxièmement, l’amélioration de la qualité des soins, des conditions de travail des soignants, de la formation et de la recherche; troisièmement, une politique ambitieuse de prévention agissant sur les déterminants sanitaires et les facteurs de risque. L’enjeu est de financer la « juste santé »: pas une santé au rabais ou des dispositifs surdimensionnés ou des investissements; mais une réponse proportionnée, accessible et durable basée sur les besoins réels des populations.

Sur cette base, plusieurs leviers complémentaires doivent être actionnés: les contributions prépayées et mutualisées des ménages selon leur capacité contributive; une allocation budgétaire plus pertinente et davantage orientée vers les résultats ; une fiscalité sanitaire ciblée ; la refonte des programmes de gratuité ; l’achat stratégique des soins ; la maîtrise de la dépense pharmaceutique ; la lutte contre la fraude, la corruption et les faux médicaments ; l’investissement rationalisé dans les infrastructures et les équipements ; la modernisation du corpus juridique ; enfin, la coopération régionale et la construction d’un écosystème sanitaire intégré, inclusif et multiacteurs.

Le développement professionnel, le recrutement et la formation de professionnels qualifiés et l’inclusion des agents de santé communautaires sont au cœur de cette réflexion.

Le financement domestique ne signifie pas le paiement direct par les malades

Il faut d’abord lever une ambiguïté. Mobiliser davantage de ressources domestiques ne signifie pas transférer le coût de la santé vers les familles au moment où survient la maladie.

Le paiement direct au point de service est la forme de financement la plus inéquitable. C’est la personne qui est malade, affaiblie et parfois sans emploi, qui paie le coût. Cela entraîne des retards dans les consultations, les traitements à l’hôpital, l’automédication ou la vente des biens familiaux pour se faire soigner.

Les contributions des ménages devraient donc être organisées principalement en amont, sur une base de prépaiement et de mutualisation : cotisations sociales, assurance maladie, mécanismes contributifs adaptés aux travailleurs indépendants et au secteur informel, contributions communautaires encadrées et complémentaires.

Cette contribution doit comporter quatre éléments :

  • être proportionnée à la capacité contributive et non au risque de maladie;
  • être régulière, facile à collecter et autant que possible intégrée dans les systèmes de paiement numérique;
  • être couverte par un panier de soins bien défini;
  • contribuer aux subventions publiques pour les ménages pauvres, les enfants, les personnes âgées, les personnes vivant avec un handicap ou une maladie chronique, et autres populations vulnérables.

Les contributions ne doivent pas alimenter une multitude de caisses étanches. Elles doivent rejoindre un nombre limité de systèmes de mutualisation suffisamment larges pour organiser la solidarité entre personnes bien portantes et malades, jeunes et âgées, riches et pauvres, secteur formel et secteur informel.

Allouer davantage au budget de la santé, mais sur la base de résultats

Augmenter les ressources budgétaires reste crucial. Mais la part du budget de la santé ne peut pas être le seul indicateur de volonté politique — le pourcentage d’argent alloué à la santé n’est pas le but du budget. Les crédits doivent être disponibles, délivrés efficacement, à temps, et orientés vers les besoins prioritaires.
Dans de nombreux pays africains, le taux d’exécution des budgets de santé est inférieur à 85 %. Les crédits votés mais non réalisés, mal répartis et mal suivis ne soignent personne.

L’allocation budgétaire devrait être basée sur des plans quantifiés pluriannuels et des critères objectifs: démographie, charge de morbidité, pauvreté, éloignement géographique, déficit de personnel, fréquentation des structures et résultats de santé attendus. Une priorité réelle doit être donnée aux soins de santé primaires, à la santé maternelle et infantile, à la prévention, à la santé communautaire, aux médicaments essentiels et la prise en charge précoce des maladies chroniques.

Le financement pourrait progressivement évoluer de budgets historiques reconduits chaque année vers un achat stratégique des soins, combinant selon les situations, dotations, capitation, paiement à l’activité encadré et incitations liées à la qualité. Les établissements doivent disposer d’une autonomie suffisante pour répondre assez rapidement; mais cette autonomie doit aller de pair avec la traçabilité numérique des coûts, des audits cliniques et financiers, des indicateurs de performance et de l’accès à des mécanismes accessibles de recours pour les usagers.

Faire de la fiscalité sanitaire un instrument de prévention et de financement

La fiscalité indirecte peut créer un espace budgétaire supplémentaire, à condition d’être conçue avec cohérence. Les produits qui aggravent les risques sanitaires ou génèrent des coûts importants pour la collectivité doivent contribuer davantage au financement de la santé.

  • le tabac et les produits nicotiniques;
  • les boissons alcoolisées;
  • les boissons fortement sucrées;
  • certains produits alimentaires excessivement salés, sucrés ou riches en graisses nocives;
  • les jeux d’argent et certaines activités génératrices de risques sanitaires;
  • les produits ou activités particulièrement polluants.

L’objectif est double: réduire la consommation de produits nocifs et contribuer au financement des conséquences sanitaires qu’ils provoquent. Une part clairement identifiable des recettes supplémentaires devrait financer la prévention, les soins de santé primaires, la prise en charge des maladies non transmissibles et la subvention des personnes vulnérables. Ce lien doit être encadré par des prévisions prudentes, la traçabilité des recettes, la publication annuelle de leur utilisation et une évaluation indépendante de leurs effets.

La fiscalité sanitaire ne doit pas devenir un impôt général déguisé ni peser disproportionnellement sur les ménages modestes. Elle doit être accompagnée d’un accès facilité à des produits sains, notamment à une alimentation équilibrée, à l’eau potable, aux équipements sportifs et à des solutions de mobilité moins polluantes.

Repenser les programmes de gratuité

Les politiques de gratuité ont permis d’améliorer l’accès à certains services essentiels. Elles répondent à une exigence légitime de solidarité. Mais les services gratuits annoncés sans financement complet et prévisible peuvent devenir une fausse promesse.
Lorsque les établissements ne reçoivent pas à temps la compensation correspondant aux soins délivrés, les ruptures de médicaments se multiplient, les patients doivent acheter eux-mêmes des intrants supposés gratuits, la qualité se dégrade et les dettes s’accumulent. La gratuité administrative peut ainsi masquer une dépense réelle reportée sur les familles.

Il ne s’agit donc pas de supprimer les programmes de gratuité, mais de les refonder. Chaque programme devrait faire l’objet:

  • d’une définition précise des bénéficiaires et des prestations couvertes;
  • d’un chiffrage actuariel et budgétaire réaliste;
  • d’une identification pérenne de sa source de financement;
  • d’un mécanisme rapide de paiement des prestataires;
  • d’un contrôle des prestations et de la qualité;
  • d’une évaluation régulière de son impact sur l’accès, la santé et l’équité.

Les services gratuits dispersés gagneraient à être intégrés dans un panier national de soins essentiels et un système d’assurance maladie universel cohérent. Les exemptions seraient alors ciblées selon la vulnérabilité et prises en charge par le budget de l’État, et non laissées à la charge implicite des structures sanitaires.

Premier préalable: connaître le coût réel des soins

Aucune réforme sérieuse ne pourrait être bâtie sans une évaluation rigoureuse du coût des soins. Combien coûte réellement une consultation de médecine générale, un accouchement normal, une césarienne, une hospitalisation, un examen de laboratoire ou la prise en charge annuelle d’un patient diabétique ? Quelle part correspond au personnel, aux médicaments, aux équipements, à l’énergie, à la maintenance et aux charges administratives ?

Sans comptabilité analytique, référentiels de coûts, protocoles thérapeutiques et données fiables d’activité, les tarifs deviennent arbitraires. Ils peuvent sous-financer les établissements, favoriser les dépassements ou conduire l’assurance maladie à acheter des actes dont la pertinence n’est pas démontrée.

L’évaluation des coûts devrait permettre de définir un panier de soins abordable, progressif et effectivement finançable. Elle devrait également guider la tarification, les modalités de paiement, la répartition territoriale des ressources et l’évaluation médico-économique des médicaments, technologies et équipements.

Deuxième préalable: ne pas financer la non-qualité

La mobilisation de nouvelles ressources ne produira pas les résultats attendus si les soins demeurent de qualité insuffisante. La non-qualité coûte cher: diagnostics tardifs ou erronés, examens répétés, infections associées aux soins, prescriptions inadaptées, complications évitables, hospitalisations prolongées et perte de confiance dans le système national.

L’investissement doit donc porter simultanément sur:
- la formation initiale et continue des professionnels;
- l’adaptation régulière des curricula aux profils épidémiologiques, aux évolutions démographiques, aux pratiques de proximité et aux besoins concrets des populations;
- la qualité de l’enseignement médical, pharmaceutique, infirmier et paramédical;
- la recherche en santé adaptée aux réalités africaines;
- l’amélioration des conditions de travail, de sécurité, d’équipement, de rémunération et de reconnaissance des soignants;
- l’accréditation des établissements;
- les référentiels et protocoles de soins;
- les audits cliniques;
- la sécurité des patients;
- la disponibilité effective du personnel et des produits essentiels.

Former davantage ne suffit pas si les compétences produites ne correspondent pas aux besoins du système. Les programmes de formation doivent être périodiquement révisés à partir des données de morbidité, des besoins locaux, régionnaux, des nouvelles technologies et de l’évolution des métiers. Il faut également mieux répartir les compétences entre niveaux de soins et renforcer la médecine familiale, la santé communautaire, la prévention, la santé mentale, la gériatrie, la santé numérique et la gestion des maladies chroniques.
La qualité dépend enfin des conditions concrètes dans lesquelles les soignants exercent. Des équipes épuisées, insuffisamment équipées, exposées à des risques professionnels ou privées de perspectives de formation continue ne peuvent durablement garantir des soins sûrs. L’amélioration de l’environnement de travail, l’organisation des gardes, la disponibilité des équipements essentiels, la protection du personnel et la reconnaissance des performances doivent donc être considérées comme des investissements directs dans la qualité des soins.

L’achat public et les paiements de l’assurance maladie devraient progressivement intégrer des critères de qualité vérifiables. Un établissement ne doit pas être rémunéré seulement parce qu’il a réalisé un acte, mais parce qu’il a délivré un soin utile, sûr et conforme aux standards.

Troisième préalable: prévenir pour réduire les fréquences et les coûts

La prévention ne doit plus être la composante résiduelle du budget de la santé. Selon la stratégie de l’OMS Afrique, les dépenses consacrées aux soins curatifs étaient, en 2023, environ 2,4 fois supérieures à celles affectées à la prévention.

Or le financement de la santé commence bien avant l’hôpital. Il commence dans les familles, les écoles, les quartiers, les marchés, les lieux de travail et les collectivités territoriales. Il passe par l’hygiène, l’assainissement, l’eau potable, la gestion des déchets, la sécurité alimentaire, la vaccination, le dépistage et l’éducation à la santé.

Il suppose aussi de réapprendre à bien manger : une alimentation diversifiée, en quantité suffisante mais non excessive, consommée à des horaires appropriés et adaptée à l’âge, à l’activité physique et à l’état de santé. La lutte contre la malnutrition doit couvrir à la fois les carences, la sous-alimentation, le surpoids et l’obésité.

Des politiques publiques cohérentes doivent réduire l’exposition au tabac, à l’alcool, aux drogues et aux produits psychotropes, mais également aux facteurs aggravants que sont la sédentarité, le stress chronique et la pollution.

L’approche communautaire est ici déterminante. Les agents de santé communautaire, associations, écoles, médias, autorités locales, leaders traditionnels et religieux doivent devenir les partenaires permanents d’une politique nationale de prévention. Réduire l’incidence des maladies et intervenir plus tôt permet de diminuer simultanément la fréquence des recours lourds et le coût moyen des prises en charge.

Assainir la dépense pharmaceutique

La lutte contre les faux médicaments et les produits médicaux de qualité inférieure constitue une politique de santé, de sécurité publique et d’efficacité financière. Un faux médicament peut retarder la guérison, provoquer une intoxication, créer une résistance aux antimicrobiens et obliger le système à financer une seconde prise en charge. Il détruit également la confiance dans les médicaments génériques lorsqu’une confusion s’installe entre générique, contrefaçon et produit de mauvaise qualité.

La promotion des génériques doit donc être indissociable :
- d’un renforcement des autorités de réglementation ;
- du contrôle de la qualité tout au long de la chaîne d’approvisionnement ;
- de la traçabilité numérique des produits ;
- de la surveillance des marchés physiques et numériques ;
- de sanctions effectives contre les trafics ;
- d’une communication publique claire sur la qualité et l’efficacité des génériques homologués ;
- du développement progressif d’une production pharmaceutique régionale conforme aux normes.

Le médicament générique de qualité n’est pas un médicament au rabais. Il constitue l’un des principaux instruments de maîtrise des dépenses et d’élargissement de l’accès aux traitements.

La maîtrise de la dépense pharmaceutique suppose également de lutter contre la surconsommation et la surprescription. La multiplication d’actes, d’examens ou de médicaments sans justification clinique expose les patients à des risques évitables, alourdit les dépenses des ménages et fragilise les mécanismes d’assurance maladie.

Cette maîtrise ne doit pas prendre la forme d’un rationnement aveugle. Elle requiert une véritable intelligence de gestion du risque maladie : analyse des parcours de soins et des données de consommation, référentiels de prescription, contrôle des interactions médicamenteuses, détection des anomalies, revue des pratiques, évaluation médico-économique et retour d’information aux prescripteurs. La régulation doit être à la fois médicale et financière, conduite par des professionnels compétents et fondée sur des critères transparents afin de distinguer la dépense nécessaire de la dépense évitable.

Combattre la corruption et les pertes de ressources

On ne peut demander de nouveaux efforts aux contribuables et aux assurés sans garantir l’intégrité de la dépense. La corruption, les surfacturations, les marchés orientés, les médicaments détournés, les patients fictifs, les actes indus et l’absentéisme rémunéré privent les malades de ressources vitales. Ils fragilisent également le consentement à l’impôt et à la cotisation.

La réforme du financement doit inclure la dématérialisation des flux, l’identification fiable des assurés et prestataires, l’interopérabilité des systèmes d’information, le contrôle automatisé des facturations, la publication des marchés et des résultats, la protection des lanceurs d’alerte ainsi que des sanctions proportionnées et réellement appliquées.

Les organismes payeurs doivent, en particulier, disposer de capacités modernes de gestion du risque : rapprochement des prescriptions, actes, diagnostics et profils de consommation ; identification des doublons et facturations atypiques ; contrôle médical ciblé ; analyse des réseaux de fraude ; et suivi des suites données. Ces outils doivent soutenir la décision humaine, respecter les droits des patients et des professionnels, et permettre d’intervenir avant que les dérives ne deviennent structurelles.

Le Parlement, les institutions de contrôle, les organisations professionnelles, la société civile et les représentants des patients doivent pouvoir exercer une surveillance fondée sur des informations accessibles et régulières.

Investir avec rationalité

L’Afrique a besoin d’infrastructures sanitaires et d’équipements modernes. Mais la multiplication d’investissements prestigieux, mal répartis ou insuffisamment entretenus peut immobiliser des ressources sans améliorer réellement l’accès aux soins.

Toute décision d’investissement devrait répondre à une carte sanitaire actualisée, à des projections démographiques et épidémiologiques et à une analyse du coût complet sur la durée de vie de l’équipement : acquisition, installation, personnel qualifié, consommables, énergie, maintenance et renouvellement. Financer la juste santé signifie ainsi refuser les investissements surdimensionnés, insuffisamment fréquentés ou déconnectés des capacités réelles de fonctionnement et de maintenance.

Il est parfois plus utile de réhabiliter et d’équiper correctement plusieurs centres de santé primaires, d’organiser le transport sanitaire ou la télémédecine que de construire un nouvel établissement spécialisé sous-utilisé. La mutualisation régionale de certains équipements lourds, les achats groupés et les contrats de maintenance fondés sur la performance peuvent également améliorer le rapport coût-efficacité.

Moderniser le droit de la santé pour sécuriser les réformes

La réforme du financement ne peut durablement produire ses effets sans une révision du corpus juridique qui organise le système de santé. Dans plusieurs pays, les textes sont anciens, dispersés, parfois incomplets ou insuffisamment adaptés aux transformations intervenues dans l’offre de soins, l’assurance maladie, le numérique, la pharmacie, la décentralisation, les partenariats public-privé et la protection des patients.

Un audit exhaustif des textes nationaux devrait donc précéder ou accompagner toute réforme majeure. Il permettrait d’identifier les dispositions obsolètes, les contradictions entre les normes, les domaines insuffisamment réglementés et les responsabilités institutionnelles mal définies.

Cette révision devrait notamment couvrir:

  • les droits et les obligations des patients;
  • l’organisation de la santé publique et des soins de proximité;
  • les conditions d’exercice des professions sanitaires;
  • l’agrément, l’accréditation et le contrôle des établissements;
  • la qualité et la sécurité des soins;
  • la responsabilité médicale et hospitalière;
  • la télémédecine, la santé numérique et la protection des données de santé;
  • la réglementation pharmaceutique et la traçabilité des médicaments;
  • l’assurance maladie et les mécanismes de tiers payant;
  • la gouvernance des programmes de gratuité;
  • les urgences sanitaires et les mécanismes de financement de crise;
  • la prévention des conflits d’intérêts, de la fraude et de la corruption;
    -la participation des collectivités, du secteur privé, des associations et des communautés.

L’objectif ne serait pas seulement d’adopter de nouveaux textes, mais de construire une architecture juridique cohérente, applicable et accompagnée de mécanismes effectifs de contrôle et de sanction. Une loi moderne qui ne dispose ni de textes d’application, ni de moyens institutionnels, ni d’indicateurs de suivi reste une réforme inachevée.

Le Parlement devrait jouer un rôle central dans ce processus: évaluer la pertinence des textes existants, contrôler l’adoption de leurs mesures d’application, apprécier les ressources nécessaires à leur mise en œuvre et organiser périodiquement un débat public sur l’état du système de santé.

Faire de l’intégration sanitaire régionale un levier d’efficience

Au plan régional, l’Organisation ouest-africaine de la Santé pourrait jouer un rôle capital dans la mutualisation des investissements, des compétences et des capacités sanitaires.
Aucun pays ne peut, à lui seul, développer et rentabiliser toutes les infrastructures hautement spécialisées dont sa population peut avoir besoin. La création de pôles régionaux de spécialisation permettrait de concentrer les compétences et les équipements lourds dans des centres d’excellence accessibles aux populations de plusieurs États.

Ces pôles pourraient concerner, entre autres, la cancérologie, la cardiologie interventionnelle, la neurochirurgie, la chirurgie pédiatrique, les grands brûlés, la transplantation, la production de certains médicaments et vaccins, les laboratoires de haute sécurité ainsi que la formation et la recherche biomédicale.

La mutualisation régionale devrait reposer sur:

  • une cartographie des besoins et des capacités disponibles;
  • une répartition concertée des pôles de spécialisation;
  • des mécanismes communs d’investissement et de maintenance;
  • des protocoles régionaux de référencement et d’évacuation sanitaire;
  • une tarification négociée et transparente;
  • des accords de prise en charge entre organismes nationaux d’assurance maladie;
  • la reconnaissance mutuelle de certaines qualifications et accréditations;
  • des achats groupés de médicaments, vaccins et équipements;
  • des plateformes communes de formation, de recherche et de données sanitaires.

Cette coopération pourrait s’inspirer des mécanismes régionaux déjà développés pour la surveillance épidémiologique, la préparation aux urgences sanitaires et la coordination des réponses aux épidémies. Elle permettrait de réduire les duplications, d’améliorer l’utilisation des équipements lourds et de limiter les évacuations sanitaires coûteuses hors du continent.

Construire un écosystème sanitaire intégré et multiacteurs

La santé ne peut plus être considérée comme l’affaire exclusive des médecins, des hôpitaux et du ministère chargé de la Santé. Elle dépend aussi de l’éducation, de l’alimentation, de l’eau, de l’assainissement, du logement, du travail, des transports, de l’environnement, de la protection sociale et de l’aménagement du territoire.

On pourrait donc construire un écosystème sanitaire intégré associant l’État, les collectivités territoriales, les professionnels de santé, les organismes d’assurance maladie, les établissements publics et privés, les entreprises, les universités, les chercheurs, les associations, les communautés et les citoyens.

Dans cet écosystème, les agents de santé communautaire doivent occuper une place reconnue. Leur sélection, leur formation, leur supervision, leur équipement, leur statut et leur rémunération doivent être organisés de manière durable. Ils peuvent assurer l’éducation sanitaire, la promotion de l’hygiène, la surveillance communautaire, l’orientation des patients, le suivi de certaines pathologies chroniques et l’accompagnement des personnes vulnérables.

Les soins de proximité doivent eux-mêmes être adaptés aux réalités territoriales. Les réponses ne peuvent être identiques dans une grande agglomération, une zone rurale enclavée, une région frontalière ou une localité exposée aux catastrophes climatiques. Les équipes mobiles, la télémédecine, les pharmacies de proximité, les dispositifs communautaires et les solutions de transport sanitaire doivent compléter les structures fixes.

Cette approche doit être inclusive, participative et responsable. Le citoyen ne doit plus intervenir seulement lorsqu’il tombe malade. Il doit pouvoir agir en amont, comprendre les risques auxquels il est exposé, participer aux décisions locales, adopter des comportements favorables à sa santé et contribuer à l’amélioration de son environnement.

La responsabilité individuelle ne doit toutefois pas devenir un prétexte au désengagement de l’État. On ne peut demander à une personne de mieux se nourrir si les produits sains sont inaccessibles, de pratiquer une activité physique si l’espace public n’est pas sécurisé, ou de respecter les règles d’hygiène sans accès à l’eau potable et à l’assainissement.

La santé responsable repose donc sur un équilibre : des politiques publiques qui rendent les choix favorables à la santé possibles et accessibles ; des communautés associées à la conception des solutions ; et des citoyens mieux informés, mieux protégés et pleinement acteurs de leur santé.

Vers un pacte national et régional de responsabilité sanitaire

Le financement domestique de la santé n’est pas une addition de taxes, de cotisations et de crédits budgétaires. C’est un système dans lequel chaque ressource est mise en commun, orientée vers des priorités explicites, utilisée avec intégrité et transformée en services accessibles et de qualité.

L’État doit financer la solidarité nationale et les biens collectifs de santé. Les ménages doivent contribuer en fonction de leurs moyens, principalement par le prépaiement. Les employeurs et les acteurs économiques doivent assumer leur part. Les collectivités doivent investir dans la prévention de proximité. Les professionnels de santé doivent garantir la pertinence et la qualité des soins. Les citoyens doivent également être soutenus pour devenir acteurs de leur propre santé.

L’aide internationale restera utile, notamment pour l’innovation, les urgences et les biens publics régionaux. Mais elle doit compléter les priorités nationales, non financer indéfiniment les fonctions essentielles dont dépend la continuité de nos systèmes.
La véritable souveraineté sanitaire ne consiste pas seulement à mobiliser davantage de ressources africaines. Elle consiste à savoir ce que nous finançons, pour qui, à quel coût et avec quels résultats.

Notre ambition doit être claire : faire en sorte que personne ne renonce aux soins faute d’argent, que personne ne s’appauvrisse parce qu’il est tombé malade et qu’aucune ressource mobilisée pour la santé ne soit perdue par la mauvaise planification, la non-qualité, la fraude ou la corruption.
Financer la santé est une charge budgétaire. Mais c’est surtout un investissement dans le capital humain, la productivité, la cohésion sociale et la résilience de nos nations. L’Afrique ne pourra financer son développement durablement qu’en finançant d’abord la santé de ses populations.